Avec l’exposition Marseille, 164 ans de photographie, vue par les Detaille, le Musée d’Histoire de Marseille offre un voyage dans le temps à travers l’objectif d’une lignée de photographes qui ont immortalisé les mutations de la cité phocéenne.
Dès la « salle d’embarquement », le visiteur plonge dans la reconstitution de l’atelier Detaille : fauteuil de Nadar, tapis d’époque, chambre photographique monumentale et armoire de bois sombre restituent l’atmosphère feutrée du portrait d’antan. Installé en 1897, Nadar y maniait ses chambres au format 18×24, jouant de la lumière et du cadrage pour obtenir des portraits d’une précision et d’une intensité inédites. Cet héritage technique et artistique, Fernand Detaille et Frédéric Boissonas sauront le prolonger en reprenant l’atelier du 77, La Canebière, en 1902.
Un fonds patrimonial exceptionnel
L’exposition met en lumière un ensemble de 225 clichés sur plaques de verre issus du fonds Detaille, acquis par la Ville en 2021. Emmanuel Laugier, responsable du Centre de documentation et des collections contemporaines du Musée, raconte : « Il a fallu choisir dans un corpus immense, en s’appuyant sur le travail pionnier d’Hélène Detaille, épouse de Gérard, qui fut la première à constituer et documenter la photothèque familiale. »
Au fil des images défile tout un pan de la mémoire visuelle de Marseille : portraits d’anonymes et de notables, visages d’artisans, de marins, de fleuristes du Cours Saint-Louis ou de familles venues « se faire tirer le portrait ». On y lit les mutations urbaines, des percées haussmanniennes à la métamorphose du Vieux-Port, de La Canebière jusqu’aux Docks de la Joliette. On y retrouve les événements qui ont marqués la mémoire collective, la tenue des expositions coloniales, la destruction du Vieux-Port ou l’incendie des Nouvelles Galeries.
Trois générations de regards
Les Detaille n’ont pas seulement saisi les figures de la ville, mais aussi ses représentations sociales et les imaginaires autour de la ville-port. En un siècle et trois générations, leur travail raconte les hiérarchies, les goûts et les rêves d’une époque. Parmi les figures immortalisées : Joséphine Baker, Marcel Pagnol ou le général de Gaulle. Les mises en scène des expositions coloniales et les « chinoiseries » d’inspiration orientale témoignent également du regard fantasmé porté sur l’ailleurs, reflet de l’exotisme de l’époque.
Le peuple de Marseille en filigrane
L’exposition rend un vibrant hommage au peuple de Marseille. Les photographies révèlent avec tendresse le quotidien des petits métiers, des marchés animés et des ventes à la Criée. Pour Richard Belleudy, photographe du Centre de documentation, « avec près de 95% de plaques de verre et très peu de supports souples : il a fallu tout inventorier, scanner près de 5 000 images, redécouvrir un patrimoine exceptionnel dormant dans des cartons identifiés lors du déménagement du fond ».
Pour un lieu du patrimoine photographique à Marseille
L’exposition ouvre enfin un débat : comment préserver durablement ce patrimoine photographique à Marseille ? Le Musée d’Histoire initie la valorisation des nombreux fonds acquis et constitue un premier espace dédié à cette mémoire visuelle. Conserver les supports fragiles, restaurer les œuvres et valoriser leur portée documentaire et artistique exigent des conditions techniques précises et un engagement public fort. Un tel chantier serait essentiel à la préservation du patrimoine local, mais aussi à l’enrichissement des bases nationales comme Mérimée, Palissy ou Mémoire.
En replaçant le regard des Detaille au cœur de l’histoire de Marseille, le musée rappelle combien la photographie peut être à la fois témoin, document et source de l’écriture de l’histoire d’une ville. Ces trois générations, dont chaque regard est singulier partage le même horizon : celui d’une ville qui se réinvente sans fin sous l’œil de ceux qui l’ont aimée et ont participé à la révéler.
Musée d’Histoire de Marseille – du 31 octobre 2025 au 31 octobre 2026






