Dans Explorer Marseille. De la cité à la métropole (PUF, 2025), André Donzel, sociologue et chercheur honoraire au CNRS revisite avec finesse la culture locale de l’aménagement.
De la « cité » antique phocéenne à la métropole contemporaine, il décrypte comment ce modèle originel, civique, politique, inégalitaire structure encore les fractures territoriales et les formes de résistance.
Ses ouvrages phares, Marseille, l’expérience de la Cité (1998) et Le nouvel esprit de Marseille (2015), fondent une sociologie des réseaux de pouvoir, clientélismes et attachements locaux.
Ce nouvel essai met l’analyse politique au cœur des dynamiques métropolitaines, interrogeant mobilité, urbanisme inclusif et politiques culturelles face aux logiques d’exclusion et de prédation territoriale.
Rendre la ville habitable par l’urbanisme
Donzel met en lumière le paradoxe marseillais : Euroméditerranée et littoralisation dopent l’attractivité économique, mais creusent les fractures entre un centre rénové et des quartiers nord durablement délaissés, transports inadaptés, logements indignes, services lacunaires. Rendre la ville habitable passe par un rééquilibrage et une régulation, dépassant la technocratie pour intégrer la participation dans les choix d’aménagement. Ainsi, la « cité » historique se mute en métropole partagée, où proximité et équité territoriale doivent corriger les héritages ségrégatifs.
À la recherche de la « movida marseillaise »
Sous l’ère Vigouroux (1989-1995), la « movida marseillaise » dynamise la ville : festivals méditerranéens, hip-hop, scènes plurielles célèbrent un cosmopolitisme vivant, porté par les cultures populaires. Donzel évoque également sur les initiatives précurseuses, portées par Pascal Posado, premier maire de secteur des 15e et 16e arrondissements, avec un fort engagement pour l’urbanisme, l’assainissement et les équipements culturels dans les quartiers Nord (transports, plage de Corbières, Alhambra, etc.) et de citer le poète et dramaturge Armand Gatti :
Marseille a cette générosité des ports qui ne reçoivent pas que des bateaux. Le soleil n’y est pas un bureaucrate hargneux comme dans les informations météorologiques venues d’ailleurs. Les vents, lorsqu’ils soufflent, donnent des poumons à tout ce qui vit et à tout ce qui ne vit pas encore. La mer est partout, elle réinvente constamment l’inanimé. A n’importe quelle hauteur, sur n’importe quel rocher, les arbres y sont l’écriture du soleil, du vent et de la mer. Pour habiter Marseille, il faut vivre à l’échelle de l’univers. (Gatti, 1993).
L’ère Gaudin (1995-2020) avait recentré sur les équipements centraux, aggravant l’écart culturel Nord-Sud et l’opposition entre culture savante et populaire. Marseille-Provence 2013, capitale européenne, a également capitalisé sur le narratif cosmopolite mais participe à révéler aussi une « culture à deux vitesses ».
Mais la ville disposait, dans son écologie profonde, des ressources lui permettant de résister aux intempéries de la météorologie politique…
La métropole, au service des Droits culturels
Depuis 2000, les résistances et mobilisations citoyennes et coopératives en faveur des Droits culturels s’illustrent par leur constance, s’appuyant sur le cadre européen de la Convention de Faro. En s’en saisissant, les acteurs des quartiers populaires ont porté la culture comme levier social et émancipateur du vivre ensemble, réinventant une « cité » inclusive contre les logiques de marketing territorial. L’hospitalité portée comme source de développement durable et inclusif et de nombreux projets mobilisent habitants, associations et coopératives autour des communautés patrimoniales et de projets alternatifs de valorisation économique du patrimoine.
Sous l’impulsion de ces dynamiques citoyennes, la parole habitante va pouvoir émerger dans la construction de la représentation sociale de ces quartiers. Cette expérience sera le prélude à un profond renouvellement de la problématique de la conservation du patrimoine à Marseille, en accord avec la Convention de Faro proposée par le Conseil de l’Europe qui tend à démocratiser l’approche du patrimoine culturel. Dans cette logique, le ministère de la Culture encouragera la recherche sur les « patrimoines silencieux » (Hatzfeld, 2015). De façon complémentaire, de nombreuses initiatives collectives ou individuelles viendront concourir à cette démarche patrimoniale à travers la publication d’ouvrages ou d’expositions documentant l’histoire sociale et culturelle des territoires et des populations invisibilisées de la ville.
Donzel conclut sur une métropole en devenir, plus habitable à condition qu’urbanisme et culture s’enracinent dans une « cité » démocratique, brisant exclusion et inégalités pour le bien commun.



