Dans La maison des rêves, Nora Hamadi nous plonge dans le souvenir d’une époque où les enfants d’immigrés ont connu une véritable parenthèse enchantée. Une enfance mêlant éducation populaire, entraide ouvrière et dispositifs égalitaires au service du développement social des quartiers.
Une filiation militante
Son histoire s’enracine dans une famille d’immigrés algériens installée depuis près de 80 ans sur le sol hexagonal. De Saïd, son grand-père kabyle, ancien combattant de l’armée d’Afrique durant la 2eme guerre mondiale, à Ferhat, son père ouvrier à la Régie Renault, le récit intime se confond avec l’histoire collective de l’immigration post-coloniale.
Mais ce sont aussi des histoires de femmes : Mekioussa, sa grand-mère, qui lui transmet le kabyle en héritage, et Zahia, sa mère, engagée dans le féminisme et la démocratie de proximité, des conseils d’école aux clubs sportifs, jusqu’à la MJC, pour participer à la fabrique des citoyens.
Cette maison des rêves prend racine dans un foyer impliqué au sein de la cité, alliant une éducation populaire émancipatrice et une résistance farouche face à la dégradation des grands ensembles et aux épidémies d’héroïne, de sida et, peut-être la pire de toutes, celle du désespoir.
La banlieue, à l’heure de la ville-monde des années 70, déploie une mosaïque d’histoires : celle de l’urbanisme avec l’étalement urbain et les centres commerciaux, celle des familles entre exode rural et exil, celle des mouvements sociaux et de l’engagement citoyen.
De l’espoir d’un meilleur à la désillusion
Chaque projet migratoire porte en lui l’espoir d’un avenir meilleur, sinon pour soi, du moins pour ses enfants. La ferveur militante qui habitait ces territoires dits périphériques n’a cependant pas résisté à la gangrène causée par l’abandon des politiques publiques, puis des services essentiels.
Cette responsabilité ne saurait tomber dans l’oubli : c’est dans cette démarche de restitution mémorielle que s’inscrit l’ouvrage de Nora Hamadi.
À l’image de Longjumeau, nombre de quartiers périphériques ont connu l’éloignement puis l’enclavement, l’accueil inconditionnel puis les logiques consuméristes, y compris dans l’éducation populaire… Un recul de l’État dans ses fonctions sociales fondamentales, assorti d’une injonction paradoxale à la participation citoyenne.
Cette génération, née ou socialisée en France, fait rapidement l’expérience du cumul : non pas celui des mandats ou des positions de pouvoir, mais celui des emplois précaires, des études, des charges familiales, des engagements militants, et surtout de la charge mentale et raciale, avec toutes ses conséquences. Nora se bat pour poursuivre ses rêves, dessinés au fil des rencontres et de sa persévérance, dans un parcours journalistique qui s’affine entre presse écrite, télévision et radio.
Depuis septembre 2025, Nora Hamadi anime la revue de presse de la matinale de France Inter, succédant à Claude Askolovitch dans cette fonction emblématique qui consiste à faire chaque matin le tour de l’actualité.
Le point de rupture
En 2005, la France périphérique s’embrase lors de révoltes dans de nombreux quartiers populaires, déclenchées par la mort tragique de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, brûlés vifs dans un site EDF à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où ils s’étaient réfugiés après une course-poursuite avec la police.
La politique du chiffre et la suppression de la police de proximité ont détruit le lien entre habitants et forces de l’ordre. L’escalade, prévisible, et les dérapages répétés des représentants de l’État ont gravement détérioré la confiance, inaugurant une polarisation qui ne cesse depuis. De nombreux noms avaient précédé ceux de Zyed et Bouna, et continuent de succéder.
L’analyse médiatique privilégie souvent l’étude de l’émeute plutôt que la dimension protestataire des violences collectives. Pourtant, l’atrocité de ce drame révèle combien est partagé le vécu d’un contrôle policier fréquent et souvent injustifié, et d’une fuite désespérée qui a fini dans le feu.
L’émergence des enjeux de « diversité »
Dans les médias comme ailleurs, l’absence de diversité fragilise la crédibilité de nombreuses institutions. Mais le système ne capitule pas. Au plafond de verre classique, les corps constitués appliquent le tokenisme, pratique bien connue aux États-Unis, où l’agent racisé endosse le discours dominant.
En France comme ailleurs, le tokenisme se manifeste quand une organisation met en avant quelques personnes issues de minorités sans modifier réellement la composition ou les politiques internes.
Désindustrialisation, manque de mobilité, défaillance des bailleurs sociaux
Nora Hamadi peine aujourd’hui à reconnaître son quartier d’enfance. Ce récit, que beaucoup d’entre nous partageons, reste à écrire à la première personne du singulier. Il s’agit de dresser un bilan sensible des banlieues françaises, libéré des jargons territoriaux et des multiples zonages, raconté avec cœur et parfois nostalgie, pour poursuivre le rêve d’une France forte de ses pluralités.
Edité chez Flammarion, L’ouvrage La maison des rêves sera présenté par Nora Hamadi, le vendredi 14 novembre, 18h à la Librairie des Arcenaux.
© Jean-Philippe BALTEL/FLAMMARION






