À Marseille, on ne fait pas de ramdam autour du ramadan dont le départ , cette année
était concomitant avec le carême.
À Noailles, il donne à voir ses étales sucrées et révèlent les odeurs de menthe et de coriandre dans les rues. À l’heure de l’iftar, les rues se vident progressivement pour se réanimer quelques temps après…
Entre spiritualité, humour et question sociale, Akram Belkaïd a présenté ses Chroniques du Ramadan publiées aux éditions Tallandier (2026) qui illustrent la portée collective et intime d’un rite qui ne cesse d’évoluer.
Il s’agit d’un vieux projet nous indique l’auteur, journaliste à l’Orient XXI et rédacteur en chef du Monde diplomatique. Belkaïd s’impose depuis deux décennies comme l’un des observateurs les plus fins du monde arabe et de ses diasporas.
Son nouveau livre, présenté à la librairie L’Île aux mots, vendredi 6 mars, autour d’un apéro iftar, rassemble des textes courts écrits au fil des années : fragments de mémoire, réflexions sociales, récits d’iftar et scènes du quotidien.
Pour l’auteur, le ramadan est un phénomène social total, qui mobilise simultanément tous les aspects d’une société, sans qu’on puisse les disséquer isolément. Un moment où se croisent foi, consommation, solidarités et paradoxes.
Car derrière l’apparente uniformité du rite, il y a la diversité des vécus, ceux du chibani isolé, de la mère en surcharge mentale, du cadre pressé ou de l’étudiant précaire….
On jeûne à Alger comme à Paris, à Casablanca comme à Marseille, sous des lumières différentes mais dans une même quête spirituelle. Évidemment, de l’extérieur, on voit surtout les tables bien garnies et pantagruéliques.
La meilleure Zlabya, c’est celle de Boufarik…
Belkaïd décrit avec tendresse les récits ordinaires d’une cocotte-minute récalcitrante, des débats autour de la meilleure zlabya à Alger, sa ville natale, de la préparation de l’iftar ou des prières subrogatoires (Tarawih).
Ses chroniques tissent une géographie du ramadan contemporain, faites d’ajustements nécessaires, de solidarité ancestrale et de pratiques culturelles contemporaines comme celles des emblématiques séries. L’auteur ne se contente pas d’observer : il interroge le sens d’un mois à la fois spirituel et profondément social, questionnant les usages jusqu’à ceux des dé-jeûneurs dans une société cosmopolite oú la liberté de conscience est fondamentale.
On peut dire que le ramadan « se porte bien »
À ceux qui prédisaient un affaiblissement des rites et de la pratique religieuse, il apporte un sérieux démenti. Mieux, il gagne du terrain […] En même temps, il évolue, il change, il s’adapte, on pourrait dire qu’il « s’embourgeoise » », écrivait, en 2000, l’historien François Georgeon et
Fariba Adelkhah dans Ramadan et Politique,2000.
Si « on jeûne pour ressentir la faim, partager l’épreuve…chaque soir, l’abondance guette, au risque de déjouer tous les messages de prévention des médecins comme des appels à modération des théologiens. »
Derrière la convivialité des tables se cache la logique d’un capitalisme implacable qui a su transformer l’épreuve en marketing. Guirlandes rococo, rayons débordants de sirop de glucose et autres sodas, folklore illustré par les chameaux et palmiers…. le ramadan s’est mondialisé jusque dans nos supermarchés et nos assiettes.
Les Chroniques du Ramadan interrogent le lien entre spiritualité et rationalité.
Chaque année, il illustre combien le calendrier religieux demeure un espace de débat : pourquoi persister à guetter la lune à l’œil nu à l’heure des calculs astronomiques ? Pour Belkaïd, c’est une part essentielle de la poésie du rite, l’expression du lien entre tradition et modernité.
À travers sa plume, le ramadan devient miroir : miroir des mutations d’un islam diasporique, des tensions sociales et des élans de générosité qui se réinventent chaque soir au moment de rompre le jeûne.
Mais les débats sur l’origine d’une recette, ou le choix d’une série n’effacent pas la gravité.
En préambule de son essai, Belkaïd revient sur les peuples qui meurent de … faim.
Le ramadan à Gaza reste dans tous les esprits comme le contexte international tendu. Autant de réalités qui bouleversent la dimension spirituelle de l’épreuve. Entre individualisme et consumérisme, les communautés diasporiques peinent à porter la voix d’un contre poids politique. Une voix peut être étouffée par le risque omniprésent d’alimenter l’islamophobie rampante.
Son écriture, à la fois pudique et incisive, redonne à ce mois une profondeur politique : celle d’un temps suspendu où la solidarité devient acte de résistance. Un livre tout en nuances, à l’image de son auteur : discret, érudit et profondément humain.






