Sami Everett, Les juifs du Maghreb, chroniques séfarades : une voix pour les mémoires judéo-maghrébines et la pluralité des origines du Maghreb
Dans son ouvrage intitulé The Jewish Maghreb – North African Experiences in Greater Paris since 1981, Le Maghreb juif – Expériences nord-africaines dans la région parisienne depuis 1981, Samuel Sami Everett, Chercheur à l’université de Cambridge et associé à l’Iméra d’Aix-Marseille Université, propose une exploration sensible et rigoureuse des communautés juives d’Algérie, de Tunisie et du Maroc, ainsi que de leurs descendants en diaspora.
À travers une approche dialogique, ethnographique et historique, il rend visible une identité plurielle souvent occultée, enracinée dans un monde judéo-arabe et amazigh partagé. L’œuvre contribue à déconstruire les récits qui isolent l’histoire juive du Maghreb et ouvre une voie pour comprendre la pluralité des origines des peuples de cette région.
Une histoire partagée, une mémoire plurielle
Sami Everett ne cherche pas à séparer les juifs du Maghreb de leur environnement culturel. Il insiste au contraire sur leur appartenance à une civilisation judéo-musulmane, à un monde où les liens de culture, de langue, de musique et de pratiques religieuses dessinent une «maghrebinicité» vivante, qui ne se réduit pas à une identité religieuse isolée. Cette polysémie de l’identité est au cœur de son enquête : juif, arabe, amazigh, maghrébin, diasporique… ces mots ne s’opposent pas, mais se croisent.
L’ouvrage s’intéresse d’abord aux communautés autochtones du Maghreb, les toshavim et non seulement aux megorashim, descendants de juifs expulsés de la péninsule ibérique après la Reconquista. Everett souligne que la majorité des juifs maghrébins étaient des amazighes judaïsés, parfois liés à des tribus anciennes, parfois issus d’une histoire régionale où le judaïsme n’était pas une religion «importée», mais une composante de la vie locale.
Cette perspective bouscule les récits dominants qui isolent trop souvent l’histoire juive du Maghreb.
Everett montre qu’elle s’inscrit dans une longue durée, de Carthage aux mellahs, des proto-royaumes judéo-amazighes aux échanges andalous, en passant par des figures comme Maïmonide, qui écrivaient l’arabe en caractères hébraïques.
La «maghrebinicité» comme outil de compréhension
Un concept central de son travail est la «maghrebinicité», une heuristique permettant de saisir les négociations contemporaines de la mémoire, de la citoyenneté et de la transmission culturelle dans la France postcoloniale. Cette notion aide à comprendre comment les descendants de juifs du Maghreb en France, notamment dans la région parisienne, maintiennent des liens transnationaux avec leurs terres d’origine, tout en construisent une appartenance plurielle en contexte diasporique.
Everett montre que cette «maghrebinicité» n’est pas seulement une question de mémoire figée. Elle est un espace vivant de négociation identitaire, où les réseaux commerciaux, les voyages de pèlerinage en Algérie, les réseaux familiaux et les pratiques culturelles continuent de nourrir une appartenance qui ne se limite pas à la nationalité française.
Déconstruire l’unité fantasmée : juifs toshavim, megorashim et origines croisées
L’un des enjeux majeurs de l’ouvrage est de déconstruire l’idée d’une identité juive maghrébine unique et isolée. Everett montre que les juifs du Maghreb ne sont pas un groupe homogène, mais une constellation de communautés aux origines multiples :
– Toshavim: juifs autochtones du Maghreb, descendants de communautés anciennes, souvent amazighes judaïsés.
– Megorashim : juifs expulsés d’Espagne et du Portugal après 1492, venus s’installer au Maghreb.
– Traditions andalouses, orientales, berbères, arabes, qui se croisent dans les pratiques religieuses, linguistiques et culturelles.
Cela permet de comprendre que l’identité juive maghrébine est plurielle, croisée, et profondément insérée dans le monde arabo-amazighe.
Everett insiste sur l’existence d’une authentique civilisation judéo-musulmane au Maghreb, bien plus réelle que l’hypothétique «civilisation judéo-chrétienne». Il montre que les juifs étaient des habitants du Maghreb, des locuteurs d’arabe et de berbère, des participants à des cultures partagées, avec des solidarités intercommunautaires qui ne se réduisaient pas à la religion.
Cela permet de comprendre que les peuples du Maghreb, juifs et musulmans, ont en commun des origines ethniques, linguistiques et culturelles largement confondues. La distinction entre juifs et musulmans en Algérie est très récente, marquée par le fameux décret Crémieux de 1870 promu par l’Algérie coloniale, qui a naturalisé les juifs algériens comme citoyens français, tandis que les musulmans restent soumis au code de l’indigénat.
Mémoires diasporiques et continuités transnationales
L’ouvrage s’attarde particulièrement sur les expériences maghrébines juives en France depuis 1981, période marquée par l’arrivée de nouvelles générations, par la réactivation des liens familiaux et par une conscience plus forte de l’identité séfarade dans le paysage culturel français. Everett observe comment, à Paris, les réseaux commerciaux juifs maghrébins, les pratiques religieuses, les musiques, les traditions culinaires et les récits de migration continuent de façonner des formes d’appartenance qui sont à la fois maghrébines, françaises et diasporiques. Il montre que ces réseaux ne sont pas des reliques du passé, mais des espaces de création et de réinvention culturelle.
Les voyages de pèlerinage en Algérie, notamment, deviennent des moments forts de cette continuité : ils permettent de renouer avec des lieux, des familles, des mémoriaux, et de maintenir un lien symbolique fort avec une terre d’origine largement marquée par l’absence.
Contester les récits qui isolent l’histoire juive du Maghreb
Everett conteste les récits qui séparent trop nettement l’histoire juive du Maghreb de celle du reste de la région. Il montre que les juifs ne sont pas un peuple étranger, mais une composante de la vie régionale, avec des pratiques, des langues, des traditions partagées. Cela permet de comprendre que les peuples du Maghreb, juifs et musulmans, ont une histoire commune, entrelacée, et souvent occultée dans les récits nationaux. Everett rappelle que les sociétés arabo-musulmanes n’ont pas exercé sur les juifs une violence comparable à celle qui s’est abattue sur eux en Occident. La judéophobie dans le monde arabe est, selon lui, un produit d’importation, venu d’Europe.
Une œuvre pour les mémoires minorées et la pluralité des origines
Ce qui rend l’ouvrage de Sami Everett particulièrement précieux, c’est sa volonté de rendre visible une mémoire longtemps minorée, sans la figer. Il ne cherche pas à créer une identité unique, mais à montrer la richesse des appartenances plurielles. Il rappelle qu’une identité unique est un refuge fragile, et pire que cela, vide. Son ouvrage est donc un livre à la fois analytique, sensible et politique. Il donne à voir des vies, des mémoires, des héritages, des distances et des retrouvailles. Il ouvre un espace où les juifs du Maghreb et leurs descendants peuvent se reconnaître non comme des exilés figés, mais comme des acteurs vivants d’une histoire partagée, d’une culture en mouvement, d’une mémoire en dialogue.
Dans un contexte où les récits dominants tendent à isoler trop souvent les juifs du Maghreb, Everett propose une voie plus ouverte, plus nuancée, plus humaine. Son œuvre s’impose comme une contribution essentielle à la compréhension des mémoires judéo-maghrébines, et comme un appel à ne pas séparer l’histoire juive de celle du reste du monde. En déconstruisant les identités fantômées et en montrant la pluralité des origines des peuples du Maghreb, Everett offre une vision ouverte de ces sociétés multiculturelles, où les juifs et les musulmans, les arabes et les berbères, ont partagé des espaces, des langues, des pratiques et des souvenirs.
En mémoire à tata Margot (Casablanca – Paris 1926-2000)






