Le documentaire Les Nouveaux Français de Karine Le Marchand, diffusé sur M6, proposait une mise en lumière d’un siècle d’immigration en France à travers les témoignages de descendants d’immigrés d’Italie, Portugal, Algérie ou Sénégal.
Prenant pour « décor », le palais de la Porte Dorée qui abrite le musée national de l’histoire de l’immigration depuis 2007, on aurait pu imaginer que le documentaire puise dans les ressources et collections du musée dont la directrice n’apparaît que quelques minutes et dont le lieu n’est autre que le bâtiment emblématique construit en 1931 pour l’Exposition coloniale internationale.
Cette approche narrative qui par ailleurs ne donne la parole à aucun spécialiste historien ou sociologue du sujet interroge. La force des témoignages suffit elle à structurer un narratif sans recours aux recherches ou aux archives qui en documentent l’histoire ?
Produit par Potiche Prod et réalisé par Mathilde Gautry, le film repose exclusivement sur une vingtaine de témoignages de descendants d’immigrés, anonymes ou personnalités publiques comme André Manoukian, Alexis Michalik, Rachel Khan, Booder ou Gérard Hernandez.
Résultat, le récit s’inscrit dans les pièges de la rhétorique méritocratique républicaine, masquant les inégalités structurelles en portant la focale sur des parcours personnels, ignorant les héritages collectifs notamment postcoloniaux.
L’illusion méritocratique au service des politiques droitières
Le film ne s’appuie sur aucune analyse des luttes ordinaires masquées par le consensus politique sur l’universalisme béat. Or le mérite n’est pas neutre ; il fragmente la société en justifiant les inégalités par l’effort individuel, ignorant les capitaux culturels et sociaux hérités.
Circonscris dans l’écueil classique du discours sur Le modèle français d’intégration qui révèle un “universalisme” amnésique des discriminations persistantes, et dont les limites sont documentées, discriminations à l’embauche (surnomination des Maghrébins au chômage), relégation scolaire (20% sans socle commun, ZEP ghettoïsantes), et stigmatisation de l’islam.
C’est d’ailleurs sans aucune hésitation que Karine Le Marchand revient sur sa propre stupéfaction et frayeur de découvrir le cosmopolitisme parisien pour assurer la promotion de son film…
Invitée de Pascal Praud dans L’Heure des Pros (CNews), elle évoque son arrivée à Paris en 1986 : « J’ai vu le RER arriver, j’ai vu tous ces Noirs et tous ces musulmans, ces Arabes qui sortaient […] J’ai pas pu m’empêcher d’avoir un peu peur ».
Si le choix des médias oú elle s’exprime n’est pas anodin, la peur exprimée par Karine Le Marchand lors de sa promotion sur CNews révèle une aliénation profonde, telle que théorisée par Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs (1952).
La violence psychique imposée par le système colonial, transforme le sujet colonisé en être déshumanisé. Le colon, hanté par la peur de l’indigène « bestial » projette ses angoisses sur l’autre dans une double aliénation symétrique.
Il est stupéfiant qu’un documentaire sur le sujet soit encore possible en 2026, avec une telle déconnexion des réalités sociales et des approches proposées par la recherche en sciences sociales.
En 1997, il y a presque 30 ans, le documentaire pionnier de Yamina Benguigui « Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin » dont le triptyque offrait déjà une fresque historique et testimonial du trauma collectif de l’exil permettait au grand public de découvrir ses trajectoires.
Ainsi, Les Nouveaux Français restitue des témoignages sans historiciser les contextes d’exil, perpétuant l’idée que l’immigré doit « mériter » sa place, au risque de naturaliser l’exclusion et de participer à l’instrumentalisation conservatrice des fractures de la société française.
Article
Les Nouveaux Français: l’illusion méritocratique
Le documentaire Les Nouveaux Français de Karine Le Marchand, diffusé sur M6, proposait une mise en lumière d’un siècle d’immigration en […]

Contenus similaires





