Samedi dernier, l’historienne Sylvie Thénault donnait une conférence à la BMVR Alcazar avec l’association Coudes à Coudes…
L’association animée par Michel Poutoudis, retraité de l’Education Nationale propose un cycle de conférences sur la colonisation en partenariat avec la BMVR de l’Alcazar. Sylvie Thénault, historienne de référence et spécialiste du droit colonial offre un décryptage passionnant de l’ordre juridique mis en place en Algérie pendant plus d’un siècle.
L’histoire explique à qui la faute…
Il ne s’agit pas de trouver des coupables parmi les groupes sociaux en présence mais de comprendre l’institutionalisation d’un droit inégalitaire inscrit dans les politiques françaises. L’exposé s’appuie sur les analyses du sociologue Georges Balandier, pour qui la colonie est une « situation totale » : domination politique, hiérarchie raciale, dépendance économique. Dans ce contexte, le droit n’est pas un simple outil administratif, mais un instrument de pouvoir et de distinction qui ne se démentent pas jusqu’à l’indépendance.
Dès le Sénatus-consulte de 1865, le paradoxe colonial s’installe.
Les « indigènes musulmans » sont déclarés Français, mais restent soumis à la loi islamique. Pour devenir citoyens, ils doivent renoncer à leur statut personnel et adopter le droit civil français. Autrement dit, l’égalité passe par l’assimilation qui oblige à renoncer au statut personnel. Ce texte, présenté par Thénault comme la clé de voûte de l’ordre colonial, fonde un système où l’appartenance nationale ne garantit pas la citoyenneté.
Cinq ans plus tard, le décret Crémieux accorde la citoyenneté française aux indigènes Israélites d’Algérie. Une avancée pour certains, mais une fracture pour d’autres : les Juifs deviennent Français à part entière, tandis que les musulmans restent exclus.
Sous le régime de Vichy, les juifs seront déchus de leur nationalité comme en métropole, rétablie à la Libération. Thénault y voit la preuve d’une citoyenneté à géométrie variable, dépendante des équilibres politiques notamment de l’obsession démographique de la minorité coloniale qui combat jusqu’au bout le double collège plus que des principes universels.
1954 marque l’aboutissement de ces contradictions : 984 000 colons européens pour 8,5 millions de « Français musulmans », inégaux en droits. Malgré l’abrogation du code de l’indigénat en 1944, les deux collèges électoraux subsistent, consacrant la primauté politique de la minorité européenne. Le droit, rappelle Thénault, a servi à légitimer cette différence, à rendre durable ce déséquilibre. Certaines élites locales l’avaient compris très tôt. En 1887, une pétition signée par 1 700 notables de Constantine refuse la naturalisation forcée. Leur message est clair : adopter la nationalité française impliquerait d’accepter la souveraineté et renoncer à l’indépendance.
La conférence éclaire également le lien avec le présent…
sur cette tension centrale, l’Algérie a été administrée comme un territoire français mais gouvernée comme une colonie. La colonisation française en Algérie, crée une société « où les dominés sont majoritaires mais minoritaires dans les faits ».
Ainsi, c’est le droit lui-même qui a rendu cette contradiction possible, en hiérarchisant les appartenances et en inventant un « citoyen colonial ». Les échanges avec le public ont prolongé la réflexion sur notre rapport à la mémoire et à l’exigence de connaissances historiques.
Car il ne s’agit pas seulement du passé : revisiter ces textes, c’est comprendre comment l’injustice peut se construire par le droit, et comment la parole historique peut, aujourd’hui encore, redonner sens à la justice et à l’égalité.
A lire : Les Ratonnades d’Alger, 1956. Une histoire de racisme colonial (Seuil, 2022 ; rééd. Points Seuil, 2024).
• Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence (Odile Jacob, 2012).






