Sous l’intitulé « Des mondes à relire », la 57e édition des Rencontres d’Arles (6 juillet – 4 octobre) fait de l’Afrique et de ses diasporas l’un des fils rouges de sa programmation. Entre grandes rétrospectives et pépites disséminées dans la ville, une même question traverse les cimaises : qui raconte, et depuis où ? Loin des têtes d’affiche comme Modèle animal, qui relit deux siècles de représentation du vivant, ce sont souvent les propositions les plus discrètes qui portent le contre-récit le plus vif. Sélection Diasporik.
Bruno Boudjelal, la route comme mémoire
À la Commanderie Sainte-Luce, Goudron. Tanger–Le Cap rassemble vingt ans de traversées du photographe franco-algérien, membre de l’agence VU’. Parti en 2003 photographier les ports d’Afrique, Boudjelal a fini par suivre les routes elles-mêmes : bus de Dakar à Bamako, rencontres avec des travailleurs en exil intérieur au continent. L’exposition, coproduite dans le cadre de la Saison Méditerranée et prolongée jusqu’à la gare TGV d’Avignon, refuse le regard documentaire frontal pour privilégier l’impression et l’improvisation. Une manière d’écrire une autre histoire de l’Afrique, faite de circulations et non de frontières figées.
Sutura, Halim Zenati : deux générations, une même pudeur
Dans la section Émergences, le Sénégalais Souleymane Bachir Diaw, lauréat du Prix Découverte Fondation Louis Roederer, présente Sutura. À partir d’archives familiales, il interroge la transmission d’un modèle patriarcal et la manière dont le silence peut devenir, plutôt qu’un effacement, une matière habitée. Le titre convoque à la fois la pudeur, en wolof, et la couture, en latin : coudre l’intime pour mieux le protéger. Non loin, dans l’exposition collective Nos rêves lointains consacrée à la collection Fnac, le regard du photographe algérien Halim Zenati, actif depuis les années 1970, dialogue à distance avec cette jeune génération : une même exigence de récits situés, tissés depuis l’intérieur plutôt qu’imposés de l’extérieur.
Ming Smith, l’apparition retrouvée
À l’église Sainte-Anne, Lueur nomade consacre enfin en France la première photographe noire entrée dans les collections du MoMA. Membre pionnière de l’agence Kamoinge, Ming Smith a fait du flou une écriture : portraits, scènes de jazz, expérimentations picturales composent une même respiration, entre spiritualité et énergie du mouvement. Longtemps restée dans l’ombre de ses contemporains blancs, elle redéfinit ici, avec une poésie qui tranche avec le photojournalisme classique, les contours de l’expérience noire américaine — une rétrospective saluée comme l’un des points culminants de cette édition.
Ghana ! Rêver l’indépendance, l’archive comme acte politique
Au Palais de l’Archevêché, la commissaire Damarice Amao retrace, à travers images d’archives, magazines et livres photographiques, l’émergence d’une iconographie ghanéenne entre 1957 et 1976, des années d’indépendance aux mutations d’un pays qui s’invente une image de lui-même. L’exposition réhabilite des figures trop peu connues, comme Felicia Abban, première femme photographe professionnelle du Ghana, et les met en regard d’artistes contemporains tels que Carlos Idun-Tawiah, signataire de l’affiche du festival. La photographie devient ici un instrument de décolonisation du regard autant que des institutions.
Stan Douglas, l’histoire dans l’angle mort
À LUMA Arles, Bodies Never Lie réunit autour d’une nouvelle création consacrée au flamenco sous le franquisme des œuvres plus anciennes de l’artiste canadien, dont la pièce vidéo Hors-champs (1992). Douglas y filmait des musiciens de jazz africains-américains exilés à Paris, saisis hors du cadre officiel de la scène. Le titre dit tout : ce que l’Histoire laisse hors champ continue d’agir. Une œuvre qui résonne, par capillarité, avec les récits de déplacement et d’exil convoqués ailleurs dans le festival.
La pépite à ne pas manquer : Two Moons et les voix comoriennes de Marseille
En marge des grandes rétrospectives, c’est à LUMA Arles que se niche l’une des propositions les plus bouleversantes de cette édition. Dans les niveaux souterrains de la Tour, l’artiste sierra-léonais Julianknxx déploie In Search of… Incredible, une exposition-monde pensée comme un espace d’écoute autant que de vision. On y découvre Two Moons (2024-2026), vidéo dans laquelle deux silhouettes émergent d’un espace cosmologique bleu et noir, les pieds ancrés dans une couche de sel mouvante, entourées de sculptures en sel figurant les constellations qui brillaient au-dessus de Freetown la nuit de la naissance du frère de l’artiste. Le sel, ici, n’est jamais neutre : matière du goût et de l’intime, il porte aussi la mémoire longue de la traite transatlantique.
Mais c’est une autre présence, sonore celle-là, qui irrigue l’ensemble du parcours et donne à l’exposition sa profondeur diasporique : des berceuses conçues en lien avec le Boras Choir de Marseille, une chorale de femmes comoriennes nées de la volonté de transmettre à la génération suivante un patrimoine oral en voie de disparition. Fondé pour que les enfants de la diaspora ne perdent pas les berceuses de l’archipel, ce chœur a fini par chanter bien plus que l’enfance : les luttes, l’indépendance des Comores en 1975, l’exil et les liens qui, chez elles, se transmettent par les femmes, de mère en fille. Tissées à même l’installation, ces voix rappellent que l’héritage comorien à Marseille reste largement absent des récits officiels de la ville comme des cartographies de la photographie contemporaine — et que ce sont souvent les propositions les plus discrètes, nichées sous la Tour Gehry, qui portent le contre-récit le plus vif.
De Tanger au Cap, du Ghana aux Comores, cette édition 2026 confirme qu’Arles est aussi devenu un espace où la production africaine et diasporique impose ses propres grammaires visuelles — loin des assignations, au plus près des récits vécus.




