Depuis La Fabrique du FN, tourné dans le Nord, jusqu’à La Saga des immigrés, en passant par Nouvelle Vague : quand le cinéma prend des couleurs,

Edouard Mills-Affif a construit une œuvre documentaire cohérente : comprendre, par l’image et l’archive, comment la France a regardé et continue de regarder, ceux qu’elle nomme « étrangers ».

Avec Marseille, 1943, il s’attaque à un angle mort de la mémoire locale : la destruction du quartier Saint-Jean par les nazis et la police française de Vichy, longtemps confondue, dans l’imaginaire marseillais, avec les bombardements alliés.

Pour Diasporik, il revient sur la genèse du film, ses choix narratifs et esthétiques, et la manière dont cette histoire vieille de plus de quatre-vingts ans résonne avec les discours politiques d’aujourd’hui.


Diasporik/Ancrages : Vous avez réalisé de nombreux documentaires sur l’histoire de l’extrême droite française,  « Au pays des gueules noires, la fabrique du FN », réalisé par Edouard Mills-Affif en 2004 sur la montée du Front national dans le Nord, Bassin miné sur Hénin-Beaumont et sur l’histoire des migrations, avec La Saga des immigrés (2007) ou Nouvelle Vague (2012).

Comment avez-vous découvert que subsistait encore, en 2019, soit quatre-vingts ans après les faits, cet écran de fumée qui faisait porter aux bombardements alliés la responsabilité de la destruction du quartier Saint-Jean, alors qu’elle est l’œuvre des nazis et de la Gestapo française ?

Edouard Mills-Affif : C’est une découverte progressive, presque une déflagration silencieuse. J’ai grandi, professionnellement, avec l’idée que le récit national sur l’immigration se construit autant par ce qu’il montre que par ce qu’il tait. En travaillant sur d’autres terrains, le Nord, la télévision, le cinéma, je butais toujours sur les mêmes mécanismes de déni.

Pour Marseille, la lecture décisive a été: L’Histoire universelle de Marseille, d’Alèssi Dell’Umbria, qui m’a mis permis de prendre la mesure du déni, face à une réalité que très peu de Marseillais connaissaient, y compris parmi les plus attachés à leur ville.

Et le travail du collectif Saint-Jean 24 janvier 1943 a été décisif et une fois encore ce sont les habitants qui participent à réhabiliter les faits…

Il regroupe des survivants et descendants d’habitants du quartier, et son action juridique repose sur deux figures principales, Pascal Luongo, avocat marseillais, lui-même petit-fils d’un habitant chassé du quartier, c’est lui qui a déposé la plainte et Michel Ficetola, historien marseillais d’origine napolitaine, ardent défenseur de la mémoire des Napolitains de Marseille, qui a établi l’argumentaire historique de la plainte.

La plainte a été déposée le 7 janvier 2019 auprès du procureur de Paris, seul compétent en matière de crime contre l’humanité, au nom de huit rescapés ou descendants de victimes. L’enjeu est d’obtenir la reconnaissance des faits comme crime contre l’humanité, ces crimes étant imprescriptibles en droit français depuis 1964. Une enquête préliminaire a été ouverte le 29 mai 2019 par le pôle du parquet de Paris spécialisé, et la décison est attendue dans les mois qui viennent. Le dépôt de plainte pour crime contre l’humanité au nom des habitants, a achevé de me convaincre qu’il y avait là un devoir de récit. Ce n’est pas une bataille d’archives obscures : c’est une histoire invisibilisée, par la mémoire officielle d’après-guerre, qui préférait la version des bombardements alliés, plus consensuelle, moins accusatrice pour un certain nombre de notables au intérêts convergents et ont saisie l’opportunité d’une destruction planifiée, avec rafle et déportation, orchestrée par l’occupant avec le concours actif des autorités françaises.

Dans une ville toujours polarisée sur les questions sociales, où le discours xénophobes continuent d’être instrumentalisés politiquement autour des questions d’intérêt général, sécurité, crack, insalubrité, prostitution…, comment le film participe-t-il à identifier la mécanique idéologique d’une extrême droite largement banalisée ?

C’est au cœur du projet. Le film retrace la généalogie de mots dans une mise en perspective historque, qui n’ont jamais vraiment disparu : « indésirable », « gangrène », toute une rhétorique qui désigne l’étranger comme un corps pathogène à l’intérieur du corps national.

Le lexique de 1943 n’est pas mort…

il a simplement changé de costume. On le retrouve aujourd’hui dès qu’il s’agit de désigner un bouc émissaire pour des problèmes sociaux et sécuritaires bien réels mais dont les causes sont ailleurs. Il y a aussi, et le film le montre, un enjeu capitaliste et urbanistique : faire de Marseille une vitrine « présentable », du point de nationaliste, quitte à effacer, hier physiquement, aujourd’hui symboliquement, les réalités sociales qui dérangent. Et ce qui m’inquiète le plus, c’est le basculement récent d’une partie des notables politiques, y compris au gouvernement, et de figures historiques de la lutte contre l’antisémitisme, vers une forme de complaisance avec le Rassemblement national. Je pense à cet épisode, dans le sillon de l’exposition « Beate et Serge Klarsfeld, les combats de la mémoire 1968-1978 » au Musée d’Histoire de Marseille (18 avril – 1er septembre 2024), où Serge Klarsfeld, venu recevoir un hommage, a pu déclarer que le RN n’était plus antisémite et qu’il y avait personnellement contribué. C’est vertigineux : la mémoire de la persécution des Juifs mobilisée pour blanchir un parti qui prospère toujours sur la stigmatisation de l’étranger. Le film propose des outils pour reconnaître, dans le présent, la structure d’un discours qu’on croyait cantonné au passé.

Au-delà d’une recherche historique et archivistique rigoureuse, le film mobilise de nombreuses références littéraires et cinématographiques qui donnent à voir les imaginaires hérités des discours xénophobes et coloniaux sur l’inégalité des races, dites « dégénérées ». Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?

Le corpus littéraire est essentiel parce qu’il montre que la xénophobie n’était pas seulement administrative ou policière : elle infuse toute la culture, y compris ses formes les plus raffinées.  On retrouve des imaginaires empruntés de préjugés dans de nombreux textes mais aussi des regards plus nuancés, je pense à Quartier réservé de Pierre Mac Orlan, à Banjo de Claude McKay, qui offre, lui, un regard afro-américain précieux et à contre-courant sur le port, à Bagatóuni de Valère Bernard, à Marseille, porte du Sud d’Albert Londres, grand reporter dont le regard sur la ville reste ambivalent, ou encore à Marsiho d’André Suarès qui écrit : « De toutes les villes illustres, Marseille [est] la plus calomniée. Et d’abord, Marseille calomnie Marseille. » Le livre célèbre l’énergie vitale et cosmopolite de la ville, port d’arrivée et de départ, terre de tolérance depuis sa fondation par des colons grecs, tout en reconnaissant, dans le même geste, que les préjugés racistes et xénophobes envers les étrangers de passage y étaient déjà à l’œuvre, dans une continuité troublante avec notre présent.

Et puis il y a les pamphlets comme L’Invasion de Louis Bertrand (1906), dont le titre à lui seul dit la charge idéologique : le mot « invasion » appliqué à des ouvriers italiens ou arméniens qui viennent simplement chercher du travail ou trouver un refuge. L’équipe de TELEMMe à Aix-marseille université notamment les travaux et publications sous la direction de Stéphane Mourlane et Céline Regnard (conseillère sur le film), seuls et en collaboration, sur la xénophobie, l’immigration et les violences à Marseille permettent de documenter « Les Batailles de Marseille : immigration, violences et conflits, XIXe-XXe siècles », (Presses Universitaires de Provence, 2013). L’ouvrage de référence sur le sujet, qui explore la notion de xénophobie comme « système » à Marseille et déconstruit l’idée d’une ville de cohabitation harmonieuse comme d’une xénophobie permanente.

Côté cinéma, le film convoque Fièvre de Louis Delluc, Cœur fidèle de Jean Epstein, En rade d’Alberto Cavalcanti, Justin de Marseille de Maurice Tourneur, Un de la Canebière de René Pujol, jusqu’au Rendez-vous des quais de Paul Carpita, dont les images ont une puissance à part. Elles regardent le petit peuple du port depuis l’intérieur, et non depuis le fantasme. On voit, à travers le polar, l’opérette, la comédie populaire, comment les narratifs peuvent se détourner dans une véritable stratégie latente d’un urbanisme de la tabula rasa et finit par légitimer, l’idée que le quartier doit disparaître. Ces formes artistiques révèlent aussi l’apport artistique de nombreux marseillais, eux-mêmes, enfants d’immigrés, comme des figures de Carpita ou René Sarvil, de son vrai nom René Crescenzo, auteur des sept livrets et de toutes les paroles des chansons du corpus fondateur des Opérettes Marseillaises, aux côtés d’Alibert et Scotto,  dont Un de la Canebière (1935) et bien d’autres..

Dans les années 1920, l’avant-garde comme de nombreux journalistes et chroniqueurs alimentent cette représentation du « quartier réservé », entretenant la réputation d’un  Marseille « canaille » et caricaturant souvent les habitants du quartier, artisans et commerçants qui vivent pourtant dans des conditions réellement précaires. Qui sont ces plumes ? S’inscrivent-elles déjà dans une presse à sensation, comme Détective, cherchant avant tout à vendre ?

Absolument, et c’est un aspect du film qui surprend souvent les spectateurs. On a une presse extrêmement lue à l’époque, Détective, avec des signatures comme Paul Bringuier, Gringoire avec Henri Béraud, Je suis partout avec Lucien Rebatet qui construit son fonds de commerce sur le sensationnalisme autour de Saint-Jean : crime, prostitution, opium, misère exotisée. Le Petit Marseillais et La Semaine participent aussi, à des degrés divers, à cette fabrique d’un quartier-spectacle. Cette presse n’est pas seulement complaisante avec la xénophobie, elle en devient un moteur actif : elle prépare, article après article, l’argumentaire hygiéniste qui permettra, quelques années plus tard, de justifier l’éradication du quartier au nom de la lutte contre l’insalubrité. Après l’occupation de Marseille par les troupes allemandes le 12 novembre la ville connaît une série d’actions armées de la Résistance, notamment menées par la FTP-MOI. Le point de bascule est le 3 janvier 1943 : deux attentats visant des lieux fréquentés par l’occupant font plusieurs morts parmi les officiers et soldats allemands. Heinrich Himmler, chef de la SS pour le Reich, confirme le 18 janvier 1943 une directive secrète imposant l’arrestation des « criminels de Marseille », leur déportation vers l’Allemagne et la destruction du quartier, avec la participation obligatoire de la police française. Bousquet apport un renfort de 14000 hommes.

Chaque étape rend la suivante possible…

Vous revenez sur les événements clés qui ont précédé la destruction et sur la montée des périls à Marseille. L’histoire d’Henri Tasso, maire de la ville, et natif du quartier Saint-jean est particulièrement emblématique…

Oui, la chute de Tasso après l’incendie des Nouvelles Galeries est un moment charnière en 1938. Cet événement conforte les forces politiques nationalistes, en particulier celle de Simon Sabiani, membre du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot,  et préfigure son rôle dans la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. S’enchaînent la déclaration de guerre de l’Allemagne et de l’Italie à la France, la visite de Pétain à Marseille (1940), puis l’invasion de la zone libre (1942), avec l’arrivée de Karl Oberg et l’implication directe de Heinrich Himmler dans la planification de l’opération. Avec la rafle de l’Opéra, moment tragique et sorte de répétition générale, avant la grande rafle des habitants de Saint-Jean eux-mêmes : arrestations, tri, déportation via le camp de Fréjus vers les camps de la mort, puis, en janvier 1943, la destruction méthodique du quartier à l’explosif. Le film tient à montrer cette chronologie comme un engrenage, pas comme une succession de faits isolés : chaque étape rend la suivante possible.

Vous participez aussi à redonner vie à des figures d’habitants, notamment aux femmes du quartier, laborieuses et actives, de la cagole aux ouvrières des savonneries, poissonnières, lavandières, sans oublier le travail des enfants….

Oui, c’était pour moi absolument essentiel. Ces femmes dont la vie très difficile, et elles sont doublement stigmatisées : par leur pauvreté pour les unes, par l’exercice de la prostitution pour les autres. L’histoire les a longtemps associées au décor pittoresque ou comme un problème moral, jamais comme des sujets à part entière ou œuvre de compassion pour les humbles. Redonner de l’épaisseur à ces trajectoires, cette classe laborieuse, composée de figures multiples, la cagole de la Fosse, l’ouvrière de savonnerie, la poissonnière, la lavandière, l’enfant cireur de chaussures, c’est refuser la simplification et l’anonymat dans lesquels on les a enfermées. C’est aussi une manière de dire qu’elle partage le stigmate qui ne visait pas seulement « l’étranger » mais toute une classe populaire, mêlée, où se croisaient Corses du Panier, Napolitains de Saint-Jean, proxénètes sénégalais, vendeurs d’opium indochinois, un monde interlope que la propagande raciste a réduit à un bloc menaçant, quand il s’agissait avant tout de gens qui survivaient. La voix de Gérard Meylan accompagne cet hommage avec émotion et authenticité.

Avant-première MARSEILLE 1943, ANATOMIE D’UNE RAFLE
Un film documentaire (63*) d’Édouard Mills-Affif

Le vendredi 25 septembre à 20 h 30 au cinéma L’Alhambra 13016 Marseille, en présence du réalisateur et de Gérard Meylan, narrateur du film

Projection suivie d’un cocktail

Réservation obligatoire : invitation@cinephage.fr

Un film écrit et réalisé par edouard mills-affif / produit par victor ede, cinéphage productions & nadege hasson, temps noir / montage: anne riegel / directeur de la photographie: nicolas gallardo / musique originale singhkéo panya/ avec les voix de : gérard meylan et emmanuelle yacoubi / voix additionnelles: jeanne garanx et milo géminel / documentaliste: emmanuelle yacoubi / conseillère historique: céline régnard/étalonnage : alexis lambotte / montage son : cyprien vidal / mixage : elory humez / charges de production: françois giesberger et manon luquet / assistants de pro-duction: victoria rezelman et robin féry / stagiaires: lise dolidze et clara robert / administration de production: artigone / en coproduction avec arte France.