Du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027, le Musée national de l’histoire de l’immigration (Porte dorée) retrace soixante ans de cinéma porté par des artistes venus d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, ou nés de ces migrations. Son pari : ne pas raconter une histoire à part, mais montrer comment ces cinéastes et ces comédiens ont réinventé le cinéma français lui-même. Un parti pris salutaire, qui oblige aussi à regarder en face ce que ce cinéma a longtemps fait subir à ses acteurs.
Derrière la caméra, un autre regard sur la France
Tout commence par un point d’interrogation. En 1970, Ali Ghanem, arrivé de Constantine six ans plus tôt, tourne Mektoub ?, premier long métrage consacré au quotidien des travailleurs immigrés, avec des ouvriers algériens dans leur propre rôle. Le titre récuse d’emblée la fatalité : ce destin n’est pas écrit.
Les années 1980 font entrer les enfants de l’immigration dans le champ. Avec Le Thé au harem d’Archimède (1985), adapté de son propre roman, Mehdi Charef filme la cité de l’intérieur, sans misérabilisme, avec un humour qui tient lieu de résistance. Le film dépasse le demi-million d’entrées et décroche le César du meilleur premier film. Mahmoud Zemmouri choisit le burlesque pour moquer la prime au retour dans Prends 10 000 balles et casse-toi (1982). Malik Chibane, lui, met dix ans à financer Hexagone (1994), tourné à Goussainville avec des acteurs non professionnels.
Viennent ensuite les œuvres qui touchent le grand public et la mémoire nationale. Abdellatif Kechiche, de L’Esquive à La Graine et le Mulet, impose un cinéma de la parole et des corps qui refuse le discours moralisateur. Rachid Bouchareb, avec Indigènes (2006) et ses 3,2 millions de spectateurs, rend visibles les soldats coloniaux de la Libération et contribue à la revalorisation de leurs pensions : rare exemple d’un film qui fait bouger la loi. Le 17 octobre 1961, longtemps effacé, trouve aussi ses cinéastes, de Mehdi Lallaoui à Yasmina Adi.
Aujourd’hui, la génération des Houda Benyamina, Mounia Meddour ou Hafsia Herzi circule entre les genres : comédie, polar, fantastique, et même film de cape et d’épée avec Toutes pour une (2025), relecture des Trois Mousquetaires. C’est peut-être là le vrai tournant : ces cinéastes ne sont plus sommés de filmer « l’immigration ». Ils filment tout.
Devant la caméra, le poids de l’assignation
L’histoire des acteurs est plus amère. Dans Dupont Lajoie (1975), film-choc contre le racisme ordinaire vu par 1,5 million de spectateurs, Mohamed Zinet, grande figure du cinéma algérien, n’est même pas crédité au générique. Le symbole dit tout : le personnage maghrébin est un sujet, rarement un acteur à part entière.
Pendant des décennies, les rôles proposés tiennent en quelques silhouettes : l’ouvrier taiseux, le petit délinquant, le dealer de cité, le père autoritaire, la sœur à « libérer », puis, après 2001, le terroriste. Des personnages définis par leur origine avant leur métier, leur désir ou leur humour. Le prénom suffisait à fixer l’emploi.
Le prix d’interprétation collectif remis à Cannes en 2006 à Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et Bernard Blancan marque une reconnaissance. Mais il récompense encore des rôles d’« indigènes ». Il faudra que certains passent à la réalisation, comme Roschdy Zem avec Omar m’a tuer (2011), ou que des cinéastes leur confient des personnages universels, pour que l’étau se desserre. Tahar Rahim, Leïla Bekhti, Karim Leklou ou Hafsia Herzi jouent désormais des rôles où l’origine n’est plus le sujet, et les César récents de Leklou et Herzi en témoignent.
Clin d’œil de l’actualité : depuis le 14 octobre, Tahar Rahim, révélé en jeune détenu dans Un prophète de Jacques Audiard (2009), incarne l’inspecteur Javert face au Jean Valjean de Vincent Lindon dans Les Misérables de Fred Cavayé. Le voilà du côté de la loi, au cœur du plus national des classiques. Tout un symbole.
L’assignation n’a pas disparu pour autant : elle se déplace. Rôles de « banlieue » réservés aux visages racisés, comédie comme principale porte d’entrée, injonction à incarner « la diversité » plutôt qu’un personnage. Qu’un rôle sans rapport avec ses origines soit encore vécu comme une victoire dit tout le chemin qui reste.
Un cinéma qui ne se comprend pas sans eux
En refusant de faire de ces artistes un chapitre à part, l’exposition renverse la perspective. Ce ne sont pas des « héritiers maghrébins » qui ont trouvé une place dans le cinéma français : c’est le cinéma français qui ne se comprend pas sans eux. Marseille y a sa part, à travers l’association Aflam, dont la fondatrice Solange Poulet siège au conseil scientifique. Evidemment, nous sommes en droit d’imaginer qu’une version itinérante de l’exposition puisse y être diffusée.
Reste à l’industrie, des castings aux financements, d’en tirer toutes les conséquences.
Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins, Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, 293 avenue Daumesnil, Paris 12e.
Jusqu’au 21 mars 2027, du mardi au vendredi de 10 h à 17 h 30, le week-end de 10 h à 19 h.
Commissariat : Clémentine Deroudille et Lucile Humbert-Beldjoudi.




