Au Large, nouveau centre d’art de l’île Seguin, l’exposition inaugurale « Moteur imaginaire » fait revenir les ouvriers de Renault là où ils ont usé leurs mains. Impressions d’une fille d’ouvrier de Billancourt et de l’immigration marocaine.
On l’appelait l’île Renault.
Pour nous, c’était simplement « l’usine », un mot qui suffisait à dire le père parti dès l’aube, le bleu de travail, la fatigue du soir.
À partir de 1919, Louis Renault rachète parcelle après parcelle ce bout de terre posé sur la Seine et en fait une île-usine, un paquebot de béton amarré entre Boulogne Billancourt et Meudon. Nationalisée en 1945, suite à la collaboration de la famille Renault, la Régie y fera travailler jusqu’à trente mille personnes, une voiture sortant des chaînes toutes les quatre-vingt-dix secondes.
À l’époque, on dit que « Quand Billancourt éternue, la France s’enrhume »…car la « forteresse ouvrière » donnait le ton des conflits sociaux.
Puis vient 1992 : la dernière voiture, le silence, la friche. Les bâtiments tombent en 2004-2005, les projets se succèdent et s’effondrent.
Entre-temps, L’île-usine devient île-mémoire, défendue pied à pied par ceux qui l’avaient faite, notamment les anciens ouvriers réunis en association. L’Association des anciens travailleurs Renault de l’île Seguin (ATRIS), en tête qui imaginent un lieu de mémoire en hommage aux ouvriers, pourquoi pas un musée de l’immigration. À la même période, l’historien Émile Temime publie avec Jacqueline Costa-Lascoux, Les hommes de Renault-Billancourt : mémoire ouvrière de l’île Seguin, 1930-1992, édité par Autrement, paru en 2004.
Mais pour de nombreux acteurs institutionnels, cela reste une vision misérabiliste de l’immigration…. Et pourtant!
Aujourd’hui, avec La Seine musicale et désormais le Large, elle se veut île-culture. Ouvert le 17 octobre 2026 à la pointe amont de l’île, Large – Cultures contemporaines est un équipement majeur du Grand Paris : 5 000 m² dessinés par RCR Architecte, portés par le groupe Emerige et dirigés par Paula Aisemberg, avec l’ambition affichée de soutenir la scène française et d’accueillir tous les publics, gratuit pour les moins de 26 ans.
Un lieu d’art là où l’on assemblait des voitures. Restait à savoir quelle place cette nouvelle vie ferait aux anciennes.
Je suis entrée dans « Moteur imaginaire » avec cette inquiétude mais accompagnée de ma sœur Saïda.
Nous sommes les filles de Tayeb Berkaoui. Il entre à la régie Renault de Boulogne-Billancourt en 1971, l’année de ma naissance ; après la fermeture de l’île, il finit sa carrière chez un concessionnaire Renault de Billancourt et prend sa retraite en 1996, l’année de mon mariage.
Sa vie d’ouvrier enjambe la mienne.
Pour lui, intégrer l’un des fleurons de l’industrie automobile française, c’était une ascension sociale. Je sais ce que les grands récits industriels font d’ordinaire des hommes comme lui : une silhouette au fond d’une photographie, un chiffre dans une courbe de production. L’exposition conçue par Cecilia Alemani ne fait pas cela. Elle consacre un chapitre entier, « Corps sociaux », à celles et ceux qui ont fait tourner l’usine, et parmi eux aux travailleurs immigrés venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou du Vietnam, ces OS des chaînes de montage et des postes les plus durs. Sur les murs, on retrouve les portraits des chibanis de l’ATRIS, Mohamed, Arezki mais aussi Emmanuelle qui de l’usine à l’ASTI développe l’entraide, les cours d’alphabétisation, les ateliers….sur l’île Saint-Germain.
Les descendants de l’immigration attendaient ce moment depuis longtemps ; l’association aussi, qui a tant porté l’idée d’un lieu de mémoire ici. Je n’oublie pas qu’au début de ce combat, nous étions mobilisés avec l’ASTI d’Issy-les-Moulineaux pour transmettre la part des travailleurs immigrés dans la prospérité économique de la France.
Trois artistes franco-marocains participent du récit…
Il y a ensuite L’Île du Diable, de Leila Alaoui. En 2015, la photographe et vidéaste filme d’anciens ouvriers et militants syndicaux revenus sur le site, vingt-trois ans après la fermeture. Noir et blanc, ralenti, visages graves : le pont Daydé que des milliers d’hommes traversaient chaque matin, l’arche Renault, le paysage d’une usine fantôme. Leila Alaoui voulait prolonger ce film par la parole des jeunes générations. Elle a été tuée en 2016 à Ouagadougou. L’œuvre, restée dans les archives, est montrée ici pour la première fois. Il y a une justice étrange à ce qu’un projet inachevé trouve enfin sa place sur l’île qu’il regardait ; et une douleur à savoir que ce passage de témoin, nous devons désormais l’assurer sans elle.
Il y a d’abord la voiture verte. Avec R12 cathédrale, Mohamed El Khatib hisse sur le toit d’une Renault 12 break une montagne de valises, de sacs Tati et de paquets ficelés en équilibre précaire. Tous les enfants de l’immigration maghrébine reconnaissent cette silhouette : celle des étés du « retour au bled », quand la voiture devenait maison roulante, malle aux cadeaux, promesse. El Khatib, qui travaille avec réalisme et tendresse la mémoire des classes populaires, fait de ce produit de l’usine, un témoin de nos trajectoires. La boucle est bouclée : la voiture fabriquée ici par des mains immigrées revient sur l’île chargée de leurs vies. Je me suis fait photographier à côté d’elle, comme on pose devant une maison de famille.
Il y a enfin Randa Maroufi et sa série Les Intruses. Dans trois grandes photographies réalisées avec des lycéennes des filières automobiles d’Aubervilliers et de Montreuil, la mécanique, la peinture et la carrosserie deviennent le territoire de jeunes femmes en bleu de travail. Maroufi rejoue les gestes, déplace les corps et pose, sans un mot, la question de qui a droit à l’atelier. Là où El Khatib et Alaoui archivent, elle projette : l’héritage ne se contente pas d’être conservé, il se réinvente.
Devant ces œuvres, c’est le parcours de mon père que j’ai retrouvé. Le départ, l’usine, les cadences, la solidarité des ateliers, les étés de route, ces allers-retours entre deux rives qui finissent par former une vie entière. Rien de spectaculaire : la dignité têtue de ceux qui ont tenu. Et puis la peine, immense, de voir le site fermer. Comme tant d’autres, il a dû faire le deuil de ces emplois industriels qui avaient permis à des milliers de familles algériennes, marocaines, sénégalaises, maliennes de faire souche en France. Ce que l’usine leur avait donné, la fermeture ne l’a pas repris : nous sommes là.
Et il y a cette tristesse que je n’arrive pas à poser. Mon père a perdu la vue en 2020. Il ne verra pas la R12 verte, ni les visages filmés par Leila Alaoui, ni les portraits des anciens de l’ATRIS où il croiserait peut-être des camarades. Alors je fais ce que font les enfants d’immigrés depuis toujours : je traduis.
Je lui raconterai les valises sur le toit, le pont Daydé au ralenti, les jeunes filles en bleu de chauffe. Je serai ses yeux, lui qui a tant prêté ses mains.
L’île Seguin a été usine, puis mémoire. Elle se veut culture. Avec « Moteur imaginaire », pour une fois, la culture n’a pas effacé la mémoire : elle lui a fait une place, et à nous avec.
Samia Chabani
« Moteur imaginaire. Des chefs-d’œuvre de la collection Renault aux artistes d’aujourd’hui », commissariat Cecilia Alemani. Large – Cultures contemporaines, Pointe des Arts, île Seguin, Boulogne-Billancourt. Jusqu’au 7 mars 2027, du mercredi au dimanche.




